Vigne et Littérature

Vigne et Littérature

Dans tout le département de la Gironde, au même moment, les mêmes scènes se produisent qui voient converger vers des centaines de champs de vigne les troupes disparates de ces travailleurs saisonniers ;
Dans tout le département de la Gironde, au même moment, les mêmes scènes se produisent qui voient converger vers des centaines de champs de vigne les troupes disparates de ces travailleurs saisonniers ;
Il fait encore frais ; on se rend compte que l'automne arrive avec ses odeurs de sous-bois, de mousse, de terre humide et souple qui colle un peu aux bottes et aux seaux à vendange ; les mains se mouillent à chercher les raisins sous les feuilles et l'eau coule subrepticement le long des poignets, s'insinue dans les manches du ciré mal défendu à cet endroit et imbibe, dessous, le vieux pull-over ou la vieille chemise qu'on a gardés pour les vendanges
Il fait encore frais ; on se rend compte que l’automne arrive avec ses odeurs de sous-bois, de mousse, de terre humide et souple qui colle un peu aux bottes et aux seaux à vendange ; les mains se mouillent à chercher les raisins sous les feuilles et l’eau coule subrepticement le long des poignets, s’insinue dans les manches du ciré mal défendu à cet endroit et imbibe, dessous, le vieux pull-over ou la vieille chemise qu’on a gardés pour les vendanges
En bordelais, on ramasse d'abord le merlot qui arrive le premier à maturité ; ses plus grosses grappes peuvent dépasser les deux cents grammes, et il en faut cinq ou six pour produire une seule bouteille de vin... longtemps après.
En bordelais, on ramasse d’abord le merlot qui arrive le premier à maturité ; ses plus grosses grappes peuvent dépasser les deux cents grammes, et il en faut cinq ou six pour produire une seule bouteille de vin… longtemps après.

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On entend bien, aux exclamations, que les vendangeurs aiment cueillir ces grappes lourdes à gros grains qui remplissent vite le seau : faute d'avoir, souvent, une idée bien précise des raisins qui feront le meilleur vin, ils se satisfont de la quantité ; ils diront : – C'est joli...! pour parler d'une récolte abondante à venir, sans trop se soucier de la maturité ni de tout ce que je recherche en goûtant sans cesse : la peau d'abord que je pèle, que je mâche en jugeant de l'amertume, de la pulpe ensuite qui commence à se roser, qui donnera le fruité et le sucre, et des pépins enfin qui dans l'idéal et quand ils sont bien mûrs, bien sombres, devraient sous la dent évoquer les amandes...
On entend bien, aux exclamations, que les vendangeurs aiment cueillir ces grappes lourdes à gros grains qui remplissent vite le seau : faute d’avoir, souvent, une idée bien précise des raisins qui feront le meilleur vin, ils se satisfont de la quantité ; ils diront :
– C’est joli…!
pour parler d’une récolte abondante à venir, sans trop se soucier de la maturité ni de tout ce que je recherche en goûtant sans cesse : la peau d’abord que je pèle, que je mâche en jugeant de l’amertume, de la pulpe ensuite qui commence à se roser, qui donnera le fruité et le sucre, et des pépins enfin qui dans l’idéal et quand ils sont bien mûrs, bien sombres, devraient sous la dent évoquer les amandes…
Les coupeurs passent toute leur journée le nez dans les feuilles, dans l'unique préoccupation de trouver la queue de la grappe qu'il faut faire tomber, souvent cachée dans les feuilles ou sous un autre fruit, de la couper avec dans la main droite un petit sécateur en principe conçu pour ne pas trop blesser les doigts de celui ou de celle qui travaille sur le même pied mais de l'autre côté du rang, tandis que la main gauche guide délicatement et freine la chute de la grappe vers le seau ou le panier placé dessous ; l'œil cherche déjà le pédoncule, la queue d'une autre grappe, et quand toutes celles de ce pied auront été cueillies, il faudra se redresser pour se déplacer jusqu'au pied suivant; chacun a sa technique, il n'y en a pas qui évite de souffrir ; on peut se lever, faire les deux pas qu'il faut et se rasseoir sur un seau retourné : assez confortable mais très lent ! On peut faire le trajet à genoux, mais cela ne les arrange pas ! On peut s'accroupir sur les talons et se relever en faisant travailler seulement les cuisses : très sportif ! On peut se redresser, faire deux pas et se courber à nouveau en restant debout : c'est la méthode qui permet le plus rapidement d'avoir les reins en feu !
Les coupeurs passent toute leur journée le nez dans les feuilles, dans l’unique préoccupation de trouver la queue de la grappe qu’il faut faire tomber, souvent cachée dans les feuilles ou sous un autre fruit, de la couper avec dans la main droite un petit sécateur en principe conçu pour ne pas trop blesser les doigts de celui ou de celle qui travaille sur le même pied mais de l’autre côté du rang, tandis que la main gauche guide délicatement et freine la chute de la grappe vers le seau ou le panier placé dessous ; l’œil cherche déjà le pédoncule, la queue d’une autre grappe, et quand toutes celles de ce pied auront été cueillies, il faudra se redresser pour se déplacer jusqu’au pied suivant; chacun a sa technique, il n’y en a pas qui évite de souffrir ; on peut se lever, faire les deux pas qu’il faut et se rasseoir sur un seau retourné : assez confortable mais très lent ! On peut faire le trajet à genoux, mais cela ne les arrange pas ! On peut s’accroupir sur les talons et se relever en faisant travailler seulement les cuisses : très sportif ! On peut se redresser, faire deux pas et se courber à nouveau en restant debout : c’est la méthode qui permet le plus rapidement d’avoir les reins en feu !
Bientôt le soleil se montre et sèche les cirés, on a trop chaud dessous, on les abandonne au premier piquet venu, contents de se débarrasser de leur poids, de leur raideur de toile plastifiée qui gêne les mouvements, les rend moins précis et les accompagne d'un bruit creux...La vigne sèche et fume, le moral suit la montée du soleil ; il y a un moment délicieux, un petit moment de bonheur quand, vers les dix heures du matin, on n'a plus froid soudain, que le soleil promet mais n'accable pas encore, que les odeurs de la nature se libèrent, s'épanchent... On n'est pas encore trop fatigués et le moment de la pause approche, en même temps que le bout du rang, le quatrième déjà... la moitié de la matinée est passée, le quart de la journée de travail, c'est déjà ça…
Bientôt le soleil se montre et sèche les cirés, on a trop chaud dessous, on les abandonne au premier piquet venu, contents de se débarrasser de leur poids, de leur raideur de toile plastifiée qui gêne les mouvements, les rend moins précis et les accompagne d’un bruit creux…La vigne sèche et fume, le moral suit la montée du soleil ; il y a un moment délicieux, un petit moment de bonheur quand, vers les dix heures du matin, on n’a plus froid soudain, que le soleil promet mais n’accable pas encore, que les odeurs de la nature se libèrent, s’épanchent… On n’est pas encore trop fatigués et le moment de la pause approche, en même temps que le bout du rang, le quatrième déjà… la moitié de la matinée est passée, le quart de la journée de travail, c’est déjà ça…
Elle commença à rêver les yeux ouverts, pendant qu'elle surveillait le flot du jus de raisin qui se teintait jour après jour un peu plus de rouge, extrayant davantage la couleur des peaux, et qui tombait dans un grand cuvon rectangulaire en acier inoxydable poussé contre une cuve, à l'aplomb du robinet dont il coulait. Ce flot continu et tumultueux, dans un bruit de cascade accompagné du ronron de la pompe, faisait naître à la surface du liquide un matelas scintillant de bulles brillantes et rosées dans lequel il s'engloutissait.
Elle commença à rêver les yeux ouverts, pendant qu’elle surveillait le flot du jus de raisin qui se teintait jour après jour un peu plus de rouge, extrayant davantage la couleur des peaux, et qui tombait dans un grand cuvon rectangulaire en acier inoxydable poussé contre une cuve, à l’aplomb du robinet dont il coulait. Ce flot continu et tumultueux, dans un bruit de cascade accompagné du ronron de la pompe, faisait naître à la surface du liquide un matelas scintillant de bulles brillantes et rosées dans lequel il s’engloutissait.

Les photographies ont été prises lors de vendanges à Bellegarde par Laurent Wangermez (du site www.wangermez.com) .

Les textes sont tirés du roman « Vendanges tardives » de Jean Morancier.